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Gabriel Marc excelle en Jacques de Bascher au théâtre

Iconique et controversé, Jacques de Bascher – le dandy gay parisien connu pour ses relations avec Karl Lagerfeld et Yves Saint-Laurent – est en ce moment à l’honneur au théâtre à travers une pièce écrite et interprétée par le jeune comédien Gabriel Marc.

Jacques de Bascher, qui restait une personnalité mystérieuse et avant tout connue des aficionados de la mode il y a encore une dizaine d’années, a été remis en lumière ces dernières années via deux longs-métrages (un de Jalil Lespert et un de Bertrand Bonello) dédiés à Yves Saint-Laurent. Il y apparaissait en amant vénéneux et un peu scandaleux, à l’irrésistible et destructeur parfum de décadence. Plusieurs ouvrages sont aussi sortis à son sujet.

Féru de mode et de cinéma, Gabriel Marc s’empare du personnage et y apporte son interprétation toute personnelle. Et le résultat est assurément intrigant et original. Porté par une mise en scène inspirée et cinématographique de Guila Braoudé assistée de Cécile Coves, l’ensemble est à la fois hybride et abouti. Hybride car l’auteur mêle pièce dramatique léchée (avec un joli sens du détail, un soin tout particulier accordé aux décors – signés Erwan Rio- et aux accessoires) et seul en scène souvent drôle, ironique, mordant. Gabriel Marc aime l’humour et le camp, il l’a prouvé à travers des vidéos sur les réseaux sociaux où il rejouait des scènes cultes de Sex and the City par exemple. Il apporte ici une fantaisie inattendue au personnage sombre de Jacques de Bascher. Mais il ne prend pas son sujet pour une blague : il le croque avec tendresse, jubile de ses extravagances et paradoxes, dessine les contours de sa vie de dandy aux allures de mirage.

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Le spectacle nous plonge au coeur de l’année 1984. Jacques de Bascher est seul dans son appartement et vient d’apprendre qu’il est positif au test du VIH. Son petit monde s’écroule. Lui qui a articulé son existence autour des mondanités, ne veut plus sortir, s’isole chez lui. Pour un être aussi vif, insatiable et hédoniste, l’annonce du générique de fin est logiquement on ne peut plus insupportable. Pour Gabriel Marc c’est l’occasion de saisir la complexité du personnage, une vulnérabilité qui n’a pas souvent été évoquée. Dépassé, le dandy insouciant est obligé de composer avec le fait que son destin ne lui appartient plus désormais. Il se retrouve dans une position de faiblesse et on le voit courir après Karl Lagerfeld, tel un nécessiteux qui n’ose se l’admettre, ou se confier à demi-mots à son ex fiancée et amie Diane.

Qui dit mort annoncée dit remise en perspective de son existence. Le constat n’est pas franchement glorieux, Jacques de Bascher n’a pas crée grand chose, s’attache à quelques articles sur lui parus dans des magazines. Il est de ces personnalités devenues célèbres pour « avoir été » ou dans son cas particulier « avoir été avec ». On retient de lui le garçon ensorcelant, insolent, provocant, érudit, son goût pours les mondanités, la fête, le sexe, l’excès sous toutes ses formes. Une incarnation d’un certain hédonisme gay des années 1970 fauché en plein vol dans les eighties.

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A l’évidence attiré par les projecteurs, Jacques de Bascher n’a pas réussi à laisser une trace via un véritable geste créatif. Malgré son regard avisé et ses réflexions aiguisées, il restera un personnage périphérique, « le compagnon de », « l’amant de ». Gabriel Marc trouve la bonne distance entre l’hommage et l’interprétation qu’il fait de cet homme qui a tout du personnage de cinéma. Sexy et dangereux, cet attachant serpent attise les passions et joue sur les émotions contraires. On peut le trouver attachant et insupportable, l’aimer ou le détester, le trouver fascinant ou d’une pathétique vacuité… et surtout c’est un peu tout ça à la fois et c’est ça qui le rend si magnétique.

Alors que la mort rode, Gabriel Marc nous emporte dans la nostalgie d’une époque. Celle où Jacques de Bascher naviguait entre clubs privés et prestigieux et backrooms glauques, hôtels 5 étoiles ou ères de cruising. Cela se fait à travers un dispositif ingénieux : il nous est raconté que Jacques de Bascher enregistrait anecdotes et souvenirs sur des cassettes audios. Le fil rouge est une ultime cassette enregistrée pour Karl Lagerfeld et tout le spectacle est l’occasion de rembobiner d’autres cassettes qui font ressurgir les éclats de la vie haute en couleurs de ce dandy narcissique. On se replonge dans les années Palace, on revit l’amour et la tendresse qui le lient à Karl Lagerfeld, la passion tumultueuse avec Yves Saint-Laurent.

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S’il apparait cynique et superficiel, Jacques de Bascher semble turlupiné à l’aube de sa disparition par ce dont on se souviendra de lui. Il a beau essayer de s’en extirper, tout le ramène toujours au final aux deux hommes connus dont il a partagé l’intimité.

De ceux qui veulent sauver les apparences en permanence, on voit le personnage se débattre pour essayer de sauver la face même s’il sait que face au Sida c’est perdu d’avance. Cherchant à convaincre (et aussi à se convaincre) que ce qu’il a pu vivre était plus iconique que pathétique, « le garçon aux allures de prince aristocratique » apparait plusieurs fois au bord du précipice du désespoir ou de la folie. Gabriel Marc exulte en poussant le côté « diva » de son sujet et son écriture rappelle par moments Les larmes amères de Petra Von Kant de Fassbinder (pièce de théâtre et film).

Interprétation d’une époque culte et révolue entre anecdotes croustillantes, répliques cinglantes, émotion et dérision, cette pièce émeut, amuse et divertit avec brio. La comédie smart à voir absolument en ce moment.

Au moment de l’écriture de ces lignes, Jacques de Bascher se joue au Théâtre de la Contrescarpe. Vous pouvez suivre Gabriel Marc sur Instagram pour être tenus au courant de la suite.

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Gaspard Granaud, P.A.F! - popandfilms.fr, 29 juillet 2022

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